Capital et idéologie de Thomas Piketty

Capital et idéologie de Thomas Piketty

Il m’a fallu du temps pour me lancer dans la lecture du dernier opus de Thomas Piketty. J’avais déjà lu son ouvrage précédent intitulé « Capital au XXIe siècle », que j’avais beaucoup apprécié au point d’en faire un résumé circonstancié repris sur le présent site.

C’est le confinement forcé lors du début de pandémie de la Covid-19 qui m’a décidé à me plonger dans ce nouveau gros volume de près de 1200 pages.

Dès le début j’ai retrouvé cette écriture claire et ce souci didactique de l’auteur qui m’a permis d’avaler cette brique sans trop de difficulté, et avec un intérêt renouvelé pour cette question oh combien importante des inégalités. A la différence de son livre précédent, il ne couvre plus seulement l’Europe de l’Ouest (France et Grande-Bretagne surtout), l’Amérique du Nord et le Japon, mais élargit son champ d’analyse à un nombre plus grand de pays qui se situent sur les cinq continents.

Il faut d’emblée bien comprendre que cet ouvrage, comme le précédent, porte moins sur le capital que sur une étude comparative des régimes inégalitaires qui ont jalonné l’histoire des nations, en se ciblant pour l’essentiel sur la période allant du 18e au 21e siècle. Même si Piketty ajoute à sa réflexion la question de l’idéologie, il ne s’étend pas sur celle-ci et circonscrit pour l’essentiel son analyse aux idées qui ont permis à l’ensemble des sociétés de justifier les inégalités et les injustices qui ont marqué leur histoire, tant au niveau économique que social et politique.

Le constat qui semble avoir le plus surpris et marqué l’auteur ainsi que les chercheurs qui l’ont accompagné dans ce travail est le niveau particulièrement élevé qu’a pu atteindre la concentration de la propriété et du pouvoir économique et financier aux Etats-Unis et en Europe entre 1880 et 1914, un siècle seulement après les deux grandes révolutions de 1776 et 1789.

Cela étant, même si l’auteur reconnaît par la suite que les progrès humains ont été incontestables quand on compare les conditions de vie en vigueur au 18e siècle et au début du 21e siècle, il nous rappelle combien cette évolution de très long terme s’est accompagnée de phases terribles de régressions inégalitaires. On ne peut en effet oublier à quel point les « Lumières » euro-américaines et plus largement la révolution industrielle s’est appuyée sur des systèmes extrêmement violents de domination à travers l’esclavage et le colonialisme, avant que les puissances européennes sombrent elles-mêmes dans une phase d’autodestruction entre 1914 et 1945.

Par ailleurs, ce livre nous offre aussi une belle opportunité de découvrir un panorama fort instructif portant sur les sociétés trifonctionnelles anciennes qu’on retrouve dans la plupart des civilisations prémodernes divisées en trois classes dites « fonctionnelles » : une classe cléricale et religieuse, une classe noble et guerrière, et une classe roturière et laborieuse. C’est ainsi qu’on apprend dans le détail comment ces nations se sont transformées au fil de l’histoire en sociétés de riches propriétaires esclavagistes (appelées « propriétaristes » par l’auteur) avant de s’effondrer au cours du 20e siècle sous les coups à la fois des défis communistes et sociaux-démocrates, des guerres mondiales et des indépendances, pour devenir fin du 20e et début du 21e siècle les sociétés postcoloniales et hypercapitalistes actuelles.

C’est là que nous arrivons vraiment au cœur de l’ouvrage. Là où l’auteur montre, chiffres et graphiques à l’appui, qu’après une phase relativement égalitaire entre 1950 et 1980 (due à une forte progressivité de l’impôt sur le revenu), on assiste ensuite à une remontée des inégalités socio-économiques dans la plupart des pays et régions du monde où les taux d’imposition moyens ont été réduits de moitié de 1980 à 1990. C’est, pour Piketty, ce qui figure parmi les évolutions structurelles les plus inquiétantes auxquelles le monde est confronté en ce début du 21e siècle.

Car, si les 10% de la population qui bénéficient des revenus les plus élevés détenaient de 25 à 35% du revenu total dans chacune des cinq régions du monde en 1980, ils en possèdent en 2018 entre 35 et 55% ! Et cela, pendant que les 50% les plus pauvres qui bénéficiaient de 20 à 25% du total des revenus en 1980, ne bénéficient plus en 2018 que de 15 à 20%, voire à peine plus de 10% aux Etats-Unis !

Or, comme le note l’auteur dès les premières pages, dans nos sociétés de plus en plus éduquées et informées, il apparaît inévitable que de plus en plus de citoyens veuillent comprendre et réagir face à cette dérive inégalitaire, et réalisent combien l’économie est au coeur de toute politique publique.

Face à cette réalité, Piketty, convaincu que la politique ne se délègue pas, pas plus que la démocratie, consacrera tout le dernier chapitre de son livre à une série de propositions qui sont présumées prendre le contre-pied des politiques des anciens partis et coalitions sociales-démocrates de l’après-guerre qui ont été dans l’incapacité de penser et organiser la redistribution et la progressivité fiscale à l’échelle nationale et transnationale.

Il voudrait par là jeter les bases d’une société plus juste et participative censée dépasser le capitalisme en permettant à l’ensemble de ses membres d’accéder aux biens fondamentaux les plus étendus possible. C’est ce qu’il appelle le « socialisme participatif » qui assurerait à tous la participation la plus complète aux différentes formes de la vie sociale, culturelle, économique, civique et politique. Le système fiscal sur lequel cette société s’appuierait serait constitué de trois grands impôts progressifs allant jusqu’à un taux de 90% sur la tranche supérieure, à savoir : un impôt progressif annuel sur la propriété, un impôt progressif sur l’héritage et un impôt progressif sur le revenu.

Même si cette société plus juste peut être porteuse de vrais changements dont ceux relatifs à une meilleure répartition des richesses produites et un pouvoir de décision plus grand des travailleurs au sein de leurs entreprises, elle laisse néanmoins de nombreuses parts d’ombres qui empêchent l’auteur de convaincre pleinement sur son objectif de dépassement du capitalisme.

Mais, au final, je ne peux néanmoins que conseiller vivement la lecture de cet ouvrage monumental. La somme d’informations qui nous est fournie de façon systématique et  rigoureuse tout au long des chapitres qui précèdent le dernier est d’une telle richesse et remet en cause tant d’idées reçues sur l’histoire des sociétés, que sa lecture m’apparaît incontournable à tous ceux qui veulent mieux comprendre les clivages sociaux, politiques et économiques de plus en plus marqués qu’on observe partout dans le monde actuel.

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