Fin de l’Occident, naissance du monde

Fin de l’Occident, naissance du monde

de Hervé Kempf

Alors que jusqu’au XVIIIe siècle, les conditions de vie sur la planète ne présentaient pas de différences marquées, le monde a vécu à cette époque ce que les historiens appellent aujourd’hui la Grande divergence : l’Occident s’est imposé. Or, depuis quelques décennies, c’est à une Grande convergence que l’on assiste, et l’Occident est progressivement rattrapé par le reste du monde. Mais cette convergence se produit dans un contexte écologique tel que, si nous laissons s’aggraver celle-ci, l’amélioration de la condition humaine ne sera plus possible.

Et le mur écologique implique que l’égalisation sociale se produise par un abaissement de la condition des plus riches, autrement dit par une réduction de la condition matérielle des Occidentaux. Comment vivrons-nous cette évolution ? Soit les pays occidentaux et les autre pays riches tenteront d’enrayer cette tendance, et les rivalités pour accéder aux ressources multiplieront les guerres. Soit les sociétés occidentales s’adapteront volontairement à ce courant historique et le monde pourra alors faire face à la crise écologique de manière pacifique, tendant vers la formation d’une société planétaire, certes traversée de tensions, mais rendue cohérente par l’intérêt commun de la survie dans les meilleures conditions possibles.
Écrit comme un thriller qui prendrait comme fil conducteur les tribulations de l’humanité depuis son apparition sur terre, cet essai captivant est fondamentalement habité par l’optimisme.

Le Monde tel que nous le connaissons aujourd’hui est le fruit d’une domination économique, commerciale et financière européenne survenue au milieu du dix-huitième siècle et amplifiée au dix-neuvième par la révolution industrielle. Jusque-là, l’Europe était une région comme les autres aux performances économiques médiocres. En 1700, c’est la Chine qui est en tête des PIB. 200 ans sur les 2 millions d’années environ que compte l’aventure humaine. Jusque là les niveaux de consommation et de revenus étaient très comparables entre les régions les plus développées des extrémités est et ouest du continent eurasiatique.

A partir de 1750 et pour diverses raisons énoncées dans le livre, va avoir lieu ce que Kempf appelle la « grande divergence », un phénomène qui a vu une partie de l’humanité s’enrichir rapidement et massivement. Cette grande divergence va aussi se traduire par une différenciation énorme des conditions moyennes d’existence d’une région du globe à l’autre.

Aujourd’hui cette divergence amorcée lors de la sortie du néolithique s’est achevée et laisse place au mouvement inverse de resserrement des écarts. La suprématie occidentale se dissout. Mais le mode de vie occidentale est devenu la norme mondiale. La société humaine est engagée dans un mouvement d’uniformisation du statut moyen. Cette convergence présage l’unification des modes de vie. Mais deux mouvements contradictoires développent leurs effets : la croissance du revenu réel des pays pauvres réduit l’inégalité moyenne de pays à pays mais l’accroissement de l’inégalité dans chaque pays compense ce mouvement au niveau mondial. Au sommet de la hiérarchie on observe une internationalisation de l’oligarchie. Chiffres à l’appui. Une société mondiale s’est formée. Une nouvelles dynamique sociale oblige à penser autrement. Riches et pauvres sont de moins en moins attachés à une nationalité. Leur destin est de plus en plus délocalisé. Les forces qui animent la société mondiale ne se lisent plus dans la géographie, mais dans l’opposition entre la dynamique capitaliste et l’évolution rapide de l’écologie planétaire.

Mur écologique : le credo actuel en la croissance initiée par Rostow ne tient pas compte de la nature. Le discours dominant sur la poursuite de la croissance mondiale repose sur deux hypothèses : la première est que la croissance des émergents se maintienne à un rythme élevé ; la deuxième, que la forte inégalité qui les traverse continue à être acceptée par leurs citoyens. Autre oubli du même Rostow : l’énergie qui coûte de plus en plus cher et qui de ce fait est de moins en moins productive. L’humanité approche ainsi d’une limite physique des ressources. La situation est unique : nous sommes la première génération à atteindre les limites de la biosphère.

La grande convergence signifie que le niveau mondial de consommation matérielle moyenne doit se situer en dessous de celui des occidentaux et autres pays riches. Les habitants des pays occidentaux et riches vont s’appauvrir en termes de consommation matérielles et d’énergie.

Il y aura deux façons de vivre cette évolution :

- Soit les pays occidentaux et les autres pays riches tenteront de bloquer cette tendance historique à la convergence, et les rivalités pour l’accès aux ressources, notamment, s’accroîtront, jusqu’à multiplier les guerres ; 
- Soit les sociétés occidentales s’adapteront volontairement à ce courant historique.

Le choix n’a pas encore été fait notamment parce que les enjeux ne sont pas encore perçus par les populations.

L’explication de la crise de 2007 tire ses racines dans les années 1970 formées par des marchés occidentaux saturés. A cette époque c’était la croissance par la demande. Le pouvoir s’est déplacé du capital industriel vers le capital financier mouvement produit par une incitation à l’endettement des ménages et des gouvernements dans un système bâti pour maintenir une croissance élevée dans un contexte d’inégalité toujours plus important et qui a conduit à une crise ravageuse
Nous sommes devant deux questions : celle de l’équité mondiale posée par la convergence historique et celle de la répartition des ressources biosphériques limitées posée par la crise écologique ;

Les classes dirigeantes se cabrent et tentent de conserver leur ordre à tout prix
Le système économique qui détruit l’environnement quand il est en croissance, le détruit aussi quand il est en crise.

Oligarchie transfrontalière : une petite partie s’attribue une grande part du produit de l’activité collective. Cette oligarchie a un seul objectif : maintenir les conditions de leur richesse en s’appuyant sur les classes riches et moyennes. Cette oligarchie sait bien que capitalisme et démocratie sont devenus incompatibles.
Les risques de confrontation militaire s’accroissent.

La gauche ne doit donc plus viser un état idéal pour l’humanité de demain, mais le maintien des conditions permettant de rendre possible la préparation d’un état idéal pour après demain.

Suivent une exploration des chemins de la mutation nécessaire pour éviter une catastrophe. Notamment choisir la réduction de la consommation matérielle dans les pays riches plutôt que la subir. Organiser la sobriété, écrit l’auteur en remarquant que ce ne sera pas aisé dans la mesure où une majorité de citoyens sont acquis aux “valeurs” du capitalisme.

Trois axes sont proposés pour entrer dans une ère post capitaliste : reprendre la maîtrise du système financier mondial, notamment en se libérant de la référence au dollar ; réduire les inégalité et, enfin, écologie, l’économie de manière à ce que l’activité humaine ait un impact minimum sur la biosphère.

L’abolition de du chômage doit aussi figurer au rang des objectifs. Il s’agirait d’organiser l’activité humaine de manière à ce que chacun y trouve sa place.
Il s’agira aussi de créer des emplois dans l’agriculture. L’agriculture est de fait un secteur essentiel pour la protection de la biosphère et le retour à une agriculture vivrière plutôt qu’industrielle est nécessaire pour revenir à une symbiose avec la nature.

La réduction de la consommation matérielle devrait être compensée par une croissance des services collectifs. On le voit, la sobriété organisée devrait aussi générer de nouveaux emplois et une nouvelle dignité pour chacun. Rationner les biens individuels pour obtenir l’abondance des biens communs.

Dans ce monde nouveau, le PIB n’a plus sa place, attaché qu’il est au modèle économique dont nous pouvons constater les dérives et qui est essentiellement basé sur une notion de productivité à revoir nécessairement.

La recherche scientifique doit être remise au service de l’intérêt général. Elle doit retrouver l’éthique qui fut la sienne avant que de trop nombreux chercheurs ne furent achetés par l’oligarchie financière pour faire avaler ses chimères économiques et financières.

La culture et, surtout, l’éducation doivent être au centre des priorités car c’est là que se forgent les visions du monde et du bonheur. Il est d’ailleurs symptomatique de l’atmosphère délétère que fait régner le capitalisme déclinant que l’indifférence dans laquelle il laisse l’école publique aller à vau- l’eau, quand il n’organise pas lui même sa déréliction.

Les occidentaux doivent se rendre compte qu’ils ne sont plus au centre du monde. Le monde est partout en ébullition et pour les même raisons. Mais l’occident à une responsabilité particulière dans la mesure où il constitue le modèle pour le reste du monde.

Pour la première fois dans l’histoire nous formons une seule société, à la culture unifiée par la communication électronique, les voyages, la télévision, le commerce. Pour la première fois aussi nous sommes unis par une même question politique : celle de la crise écologique. De nouvelles règles de géopolitique se mettent en place. De plus, le modèle dichotomique homme/nature ne tient plus. L’homme ne peut plus être pensé en dehors de la nature. Il en fait partie.

Dans ce contexte, l’Europe, pour autant qu’elle puisse s’affranchir de la canaille néolibérale qui semble en avoir pris le contrôle, peut porter un idéal démocratique, une pluralité culturelle revigorante, une volonté d’union pacifique et écologique qui peut faire écho dans le cœur et l’intelligence de nombreux hommes à travers le monde. A côté de l’Europe, face à elle, les USA, ces grands malades d’avoir trop de tout et sûrs que leur modèle est d’inspiration divin sont, plus que les autres, prisonniers de cette infecte et infâme oligarchie financière. La démocratie y est systématiquement bâtie en brèche et nous avons un problème majeur avec ce peuple délinquant potentiel et lourdement armé.

Seul le désastre dans lequel nous entraîne l’oligarchie ouvrira la porte d’une autre politique. Il sera essentiel alors que soient disponibles pour l’action les idées et les outils susceptibles de reconstruire la société disloquée.

Tout est organisé dans les pays occidentaux pour que la gestion de l’argent opère à l’encontre de l’intérêt général. Il faut donc desserrer l’étreinte du capital international.