La Démocratie athénienne à l’époque de Démosthène

La Démocratie athénienne à l’époque de Démosthène

de Mogens H. Hansen

1- Quelques aperçus historiques sur la démocratie directe

Dans une démocratie directe, le peuple se gouverne lui-même. Chacun a le droit de participer à la prise de décision. Tandis que dans une démocratie indirecte, au contraire, la seule décision que chacun a le droit de prendre c’est de choisir ses décideurs.

L’Athènes antique reste le meilleur exemple d’un Etat d’importance significative qui ait été gouverné suivant le modèle de la démocratie directe. Cette forme de gouvernement, introduite par Clisthène en 508/7 av. J.C., fut abolie par les Macédoniens quand ils conquirent Athènes en 322/1 av. J.C.
De nombreuses cités grecques ont eu des constitutions démocratiques, mais pratiquement tous les témoignages se rapportent à Athènes, de sorte qu’elle est la seule démocratie dont on peut donner une description correcte.
C’est Hérodote, « le père de l’Histoire » qui va donner une longue narration de ce qui est le début de l’histoire de cette lutte à l’intérieur de la cité qui mena à l’introduction de la démocratie à Athènes.

Les sources qui fondent l’étude des institutions démocratiques sont principalement des inscriptions et des discours. Les seules autres sources littéraires sont La Constitution d’Athènes d’Aristote, quelques scènes dans les pièces de théâtre d’Aristophane, et les maigres fragments rédigés par les Atthidographes (historiens de l’époque classique et auteurs d’ouvrages relatant l’histoire d’Athènes et de l’Attique). L’essentiel de ces documents couvrent une période qui se situe dans la seconde moitié du IVe siècle, entre 355 et 322 avant J.C. Les inscriptions sont mieux distribuées à travers l’âge classique, mais là encore, celles du IVe siècle sont nettement plus nombreuses du fait du passage tardif d’une tradition orale à des documents écrits. Les sources les plus importantes sont cependant les discours prononcés à l’Assemblée du Peuple ou au sein des tribunaux. Ils contiennent des trésors trop souvent négligés de louanges au « gouvernement du peuple » mis en exergue au détriment du « gouvernement d’un seul » et du « gouvernement de quelques-uns ».

Très peu de critiques extérieures se sont portés sur Athènes, alors qu’il était par excellence l’Etat qui célébrait la liberté de parole comme partie intégrante de ses idéaux. Les poursuites contre Socrate ont été un cas isolé dans l’histoire d’Athènes où tant les citoyens que les étrangers pouvaient exercer sans entrave leur droit d’expression. Ce sont Platon et Aristote qui exprimèrent la plupart des analyses défavorables à la démocratie en général et à celle d’Athènes en particulier. Mais la critique antidémocratique qu’on perçoit dans les sources athéniennes peut être considérée comme la meilleure preuve que les Athéniens n’avaient pas tort d’être fiers de leur liberté de parole.

2- La Constitution d’Athènes jusqu’en 403 av. J.C.

La démocratie a été introduite à Athènes par Clisthène en 507 av. J.C. Durant le siècle précédent, Athènes était gouverné par des magistrats choisis au sein des grandes familles (les Eupatrides). Les lois restaient orales, conservées dans la mémoire des magistrats qui devaient les faire valoir pour formuler les jugements rendus lors des procès entre citoyens.
Les Eupatrides constituaient aussi la classe dominante. La plupart d’entre eux étaient de grands propriétaires terriens, qui en plus de leur propre production, recevaient 1/6e de ce que produisaient annuellement les nombreux petits fermiers vivant sous leur tutelle. En cas de non versement de leur contribution obligatoire, ces fermiers pouvaient être réduits à l’esclavage.
L’abîme qui séparait les riches et les pauvres allait s’élargissant. Aussi, les petits fermiers de plus en plus paupérisés finirent par se soulever en réclamant l’abolition de la servitude et une redistribution des terres.
Dans les cent années qui suivirent de +/- 630 à 530 avant notre ère, ces tensions économiques et sociales produisirent une série de crises politiques majeures.

Solon, qui reçu les pleins pouvoirs en 594 av. J.C. en vue de réformer la société, commença par une amnistie générale, puis abolit l’esclavage et libéra ceux qui en avaient été victimes. Ensuite, il libéra les petits propriétaires des contributions obligatoires et affranchit leurs terres de toute redevance. Il s’opposa néanmoins à toute réforme agraire. Solon institua également un tribunal du peuple, constitué de jurés assermentés et donna à chacune des parties de n’importe quel procès le droit d’en appeler à ce tribunal du verdict d’un magistrat.

A l’époque de Solon, les Athéniens étaient déjà divisés en trois classes censitaires : les cavaliers, les propriétaires d’une paire de bœufs et les journaliers (les thètes). Ces derniers furent exclus de toute fonction publique dont les plus importantes n’étaient accessibles que par des citoyens choisis dans la classe supérieure des cavaliers. L’élection dépendait désormais de la fortune et non plus de la naissance. Mais à Athènes comme partout en Grèce, les changements constitutionnels furent probablement le corollaire de changements dans les rapports de force. Dans la plupart des cités, la cavalerie aristocratique cesse d’être le noyau de l’armée qui bascule du côté des fantassins (les hoplites), recrutés principalement parmi les agriculteurs. C’est ainsi que des commandants d’hoplites ont pu prendre le pouvoir et devenir tyrans avec l’aide des agriculteurs.

C’est néanmoins en 507 av. J.C., trois ans après l’expulsion des derniers tyrans, qu’une nouvelle forme de constitution, à savoir « la démocratie » va se mettre en place à Athènes. Clisthène institua un nouvel organe au sein de l’Etat, le Conseil des Cinq Cents dans le but d’abolir le vieil ordre social aristocratique et à en créer un nouveau qui fût unificateur. Au sein de ce Conseil, les citoyens étaient représentés dans une proportion qui respectait la nouvelle division de l’Attique en dix tribus, trente circonscriptions et 139 dèmes (municipalités).
Pour assurer la jeune démocratie contre ses ennemis de l’intérieur et de l’extérieur, Clisthène veilla à ce que nombre de non-Athéniens, et même des esclaves libérés, fussent inscrits dans les nouveaux dèmes, devenant ainsi des citoyens d’Athènes qui seraient un ferme soutien pour le nouveau régime en leur donnant une place centrale dans les institutions politiques.
De nouveaux progrès dans la construction de la démocratie athénienne ont également été favorisés par la victoire contre les perses, mais aussi par l’exil forcé des partisans de la tyrannie et la consolidation de la suprématie de la flotte athénienne en mer Egée. La transformation d’Athènes, d’une puissance terrestre en une puissance maritime, rééquilibra les pouvoirs à l’intérieur de la cité au profit de la classe moyenne et des plus pauvres dans la mesure où la grande majorité des forces terrestres et les équipages de la flotte étaient recrutés dans ces deux classes sociales.

Mais c’est du temps de Périclès élu commandant d’armée (stratège) que le développement de la démocratie fut poussé le plus loin, en particulier sur deux points : l’activité politique des citoyens commença à être rétribuée et les critères de citoyenneté furent rendus plus sévères.
Le poids des affaires à traiter, particulièrement au Conseil des Cinq Cents et aux tribunaux du peuple, accrut tellement le nombre de séances que bien des citoyens n’étaient plus à même d’y participer sans une compensation pour les heures de travail ainsi perdues. Périclès introduisit le salaire journalier pour les jurés siégeant aux tribunaux, puis pour les membres du Conseil et les autres magistrats.

Jusqu’à Périclès, tous les dirigeants athéniens avaient été des aristocrates et des propriétaires fonciers. Après lui, ils furent souvent d’extraction plus modeste. Les nouveaux dirigeants étaient parfois encore élus stratèges, mais leur pouvoir reposait davantage sur leur capacité de persuasion du peuple à l’Assemblée.

3- Athènes, cité-état et démocratie

La Grèce de l’antiquité classique était divisée en 750 cités-Etats auxquelles il fallait ajouter au moins 300 autres communautés d’émigrés fondées à l’extérieur de la Grèce. La plupart des cités-Etats étaient petites, environ 100 km2 avec une population de moins de 1.000 citoyens. Athènes avec son territoire l’Attique était la plus peuplée et avait la deuxième plus grande superficie soit environ 2.500 km2. Il y avait à peu près 60.000 citoyens au Ve siècle du temps de Périclès, et environ 30.000 au VIe quand Démosthène dirigea Athènes contre Philippe de Macédoine un siècle plus tard.

Contrairement aux démocraties modernes, dans l’Athènes démocratique, les organes de gouvernement coïncidaient largement avec le corps des citoyens, ne serait-ce qu’à travers l’institution de l’Assemblée du peuple où tous les participants pouvaient prendre la parole et voter. N’étaient considérés comme citoyens que les mâles, adultes, de naissance athénienne et qui avaient rempli leurs obligations militaires. L’idéologie dominante voulait que la cité-Etat fût avant tout « le peuple des Athéniens ». Si cette communauté de citoyens fonctionnait sans heurt, c’était avant tout parce qu’il n’y avait pas plus de 6.000 citoyens qui se présentaient effectivement à l’Assemblée et aux tribunaux du peuple sur les 30.000 citoyens de plein droit.

S’il était possible de réunir plus d’un jour sur deux des milliers de citoyens dans les tribunaux et, plusieurs fois par mois à l’Assemblée, c’est parce que les Athéniens considéraient que l’activité politique n’était pas un morne devoir mais bien un droit essentiel qui valait une dépense de temps.
Quoique les métèques et les esclaves aient pu prendre part aux activités économiques, souvent sur un pied d’égalité et à salaire égale avec celui des citoyens, seuls ces derniers faisaient partie intégrante de la société politique.
L’Etat était dominé en nombre par les artisans, les boutiquiers et particulièrement par les ouvriers salariés qui vivaient tous dans la ville et de ce fait étaient toujours en train de tenir assemblée. Toutes les décisions étaient prises par décret de l’Assemblée dont les participants percevaient un défraiement.
Tout citoyen pouvait être magistrat à tour de rôle et aucune qualification censitaire n’était exigée. Les détracteurs de la démocratie soulignaient que ce n’était pas le gouvernement du peuple, mais celui de la majorité, et en particulier celui des pauvres puisqu’ils étaient majoritaires. Dans les faits, cela n’a jamais posé de problèmes à Athènes où les avantages que la démocratie procurait même aux plus aisés contrebalançaient les inconvénients qu’il y avait à être parfois dans la minorité.

La description de la démocratie athénienne comme système politique englobait toutes les institutions de la cité : l’Assemblée, les nomothètes, le Tribunal du peuple, les collèges de magistrats, le Conseil des Cinq Cents, l’Aréopage et également tout citoyen qui le désire. C’était avant tout « celui qui le veut » parmi tous les citoyens qui de droit était l’initiateur des lois, des décrets et des poursuites judiciaires. Le citoyen était de fait le vrai protagoniste de la démocratie.
Si tous les citoyens avaient un droit égal à la parole dans les assemblées politiques et une égale protection devant la loi, cette valeur fondamentale d’égalité défendue par la démocratie était limitée au domaine politique et ne s’appliquait pas dans le domaine social et économique.

4- Le peuple d’Athènes

Les 30.000 citoyens qui peuplaient l’Attique ne représentaient que le dixième de ses habitants, soit environ 300.000 personnes, et seulement un cinquième de sa population adulte, femmes, esclaves et métèques compris.

Un Athénien arrivait à l’âge de la citoyenneté à dix-huit ans, et il obtenait ses droits politiques à vingt ans après avoir fait son service militaire. Contrairement aux métèques et aux esclaves, tous les citoyens avaient le droit d’assister à l’Assemblée, et ceux qui avaient passé trente ans pouvaient être magistrat, législateur ou juré.
Les magistrats étaient soit élus, soit dans leur très grande majorité tirés au sort parmi les personnes qui s’étaient déclarées candidates. Les législateurs (qui votaient les lois) et les jurés (qui siégeaient dans les tribunaux du peuple) étaient tirés au sort dans un panel de 6.000 citoyens de plus de trente ans qui avaient prêté le serment de faire leur devoir correctement et en conformité aux lois. Ce panel avait lui-même été tiré au sort en une fois pour toute l’année. Les législateurs et les jurés effectivement en exercice, entre 500 ou 1.000, étaient tirés au sort parmi les 6.000 citoyens pour une session qui durait un jour.
En revanche, le droit d’être partie ou témoin dans un procès n’était pas limité aux citoyens : des métèques et parfois même des étrangers pouvaient l’être aussi.

Outre les droits politiques, les citoyens jouissaient d’une série d’avantages d’ordre économique tel le droit de propriété foncière en Attique.
Ils avaient aussi des avantages financiers dès que les Athéniens commencèrent à être payés pour exercer leurs droits politiques. Pour chaque jour d’activité, un défraiement était versé : les jours de réunion aux membres de l’Assemblée, plus souvent aux jurés des tribunaux qui se réunissaient avec une fréquence plus grande, et tous les jours ouvrables aux membres du Conseil des Cinq Cents.
Les citoyens bénéficiaient également d’une sorte de sécurité sociale : les infirmes sans ressources recevaient une indemnité journalière ; les enfants mineurs d’un citoyen mort au combat étaient pris en charge par l’Etat ; et, en tant de crise du ravitaillement, l’Etat distribuait du blé soit à bas prix, soit gratuit.

Aucun citoyen n’était obligé de faire usage de ses droits. Aucune peine ne venait punir celui qui se tenait à l’écart de l’Assemblée et des tribunaux ou qui ne posait sa candidature à aucune charge. Il y avait cependant deux obligations : payer ses impôts et faire son service militaire.

5- L’Assemblée du Peuple

Pour rappel, seuls les citoyens avaient le droit de prendre part aux réunions de l’Assemblée du Peuple après avoir été porté sur le registre de l’Assemblée de l’un des 139 dèmes.

L’Assemblée du Peuple ne pouvait débattre et voter que sur les questions mises à l’ordre du jour des membres du Conseil des Cinq Cents.
Dans une assemblée de 6.000 personnes, il n’était pas possible d’avoir de véritable échange de vues sous forme de discussion. Le débat prenait nécessairement la forme d’une succession de discours diversement longs, improvisés ou non. Le débat de l’Assemblée était nourri par un nombre indéterminé d’orateurs qui pouvaient occuper la tribune sans inscription préalable et soulever des points d’argumentation totalement imprévus.
Après avoir entendu les orateurs, les membres de l’Assemblée votaient directement à main levée pour ou contre la motion sans en discuter.

L’immense majorité des personnes présentes se contentait d’écouter et de voter. Seule une infime minorité se mettait en avant pour faire des discours ou proposer des motions. C’est cette minorité que les historiens appellent les “politiciens” et que les Athéniens nommaient simplement “les orateurs”.
Pour prononcer un discours à l’Assemblée, il fallait de l’éloquence et une certaine formation rhétorique. C’est pourquoi le débat était dominé par un petit groupe d’orateurs semi-professionnels. Mais, pour encourager les bonnes volontés à prendre la parole ou faire des propositions, des distinctions honorifiques allant jusqu’à décerner des couronnes d’or étaient accordées aux plus entreprenants.

Les décisions de l’Assemblée du Peuple étaient de trois types : des décrets, des sentences judiciaires et des élections.
La politique étrangère constituait le champ d’action principal de l’Assemblée. Les décrets dans ce domaine comprenaient les déclarations de guerre et de paix, les alliances et l’envoi de représentants à l’étranger. Mais le groupe des décrets le plus nombreux était celui lié à des titres honorifiques récompensant les étrangers, les métèques, les citoyens méritants, ainsi que ceux attribuant la citoyenneté. L’autre prérogative de l’Assemblée était la faculté d’intenter des poursuites judiciaires à des personnes accusées de trahison, d’atteinte à la démocratie ou de corruption.
Enfin, son troisième pouvoir était l’élection des magistrats et d’autres personnes officielles tels que les ambassadeurs. L’immense majorité des magistrats étaient tirés au sort, mais une centaine parmi les plus importants étaient élus à main levée pour un mandat qui pouvait être de plusieurs années, à savoir : les commandants militaires, les officiers entraîneurs des éphèbes, les responsables des finances publiques et quelques autres chargés des affaires cultuelles, des bâtiments publics ou du service des eaux.

A la différence des décrets, les lois qui consistaient en un ensemble de règles générales sans limitation de durée, étaient élaborées non par l’Assemblée du Peuple mais par des magistrats attitrés appelés nomothètes. Ceux-ci étaient choisis parmi 6.000 citoyens tirés au sort qui avaient au préalable prêtés le serment des Héliastes par lequel ils s’engageaient à respecter les lois et décrets et d’agir de la manière la plus juste sans faveur ni haine.
Le corpus des lois devait être soumis pour approbation section par section à la première Assemblée annuelle. Si une loi de quelque section était rejetée par le peuple, n’importe quel citoyen pouvait proposer de la changer. Quiconque pouvait également à tout moment de l’année, proposer de modifier une loi existante, à la seule condition qu’il présente une alternative précise à une section de nomothètes qui l’examinera.

6- Le Tribunal du Peuple

Il y avait dans les faits non pas un Tribunal du Peuple mais différents tribunaux qui exerçaient un pouvoir de contrôle illimité sur l’Assemblée, le Conseil, les magistrats et les dirigeants politiques. Les actions menées par ces tribunaux étaient essentiellement liées à des procès politiques.
La conduite des tribunaux était entre les mains de magistrats tirés au sort pour une année non reconductible. Les verdicts n’étaient pas prononcés par un juge professionnel mais par un jury de plusieurs centaines de membres selon la volonté générale d’une justice administrée démocratiquement. Tout le système juridique était conçu pour être géré par des amateurs, avec comme corollaire d’empêcher l’émergence d’un corps professionnels d’avocats ou de magistrats. Les magistrats tirés au sort étaient employés pour la plupart à des tâches administratives qui ne demandaient pas un haut niveau de compétences particulières. Néanmoins comme, le tirage au sort se fondait sur des candidatures volontaires, il avait pour effet d’éliminer ceux qui n’avaient ni le talent ni le goût d’administrer.

Toute accusation introduite auprès d’un tribunal devait être portée par un citoyen ordinaire qui agissait en son nom propre, mais il pouvait le faire soit pour lui-même, soit dans l’intérêt général. Les parties défendaient leur cause personnellement et c’était un délit puni par la loi que de payer quelqu’un d’autre pour être son avocat au tribunal.
Pour être juré, il fallait être âgé d’au moins trente ans et avoir été tiré au sort au début de l’année dans un panel de 6.000 citoyens parmi lesquels était à nouveau tiré au sort le jury de chaque affaire traitée. A ces deux conditions il fallait aussi ajouter l’obligation de prêter le serment des Héliastes et avoir été tiré au sort le jour de l’affaire.
Cette sélection quotidienne visait à éviter toute tentative de collusion étant entendu que personne ne pouvait connaître à l’avance la composition du jury ni quel jury serait chargé de quelle affaire.

L’exercice de la magistrature était collégiale, ce qui supposait que tous les membres d’un collège étaient sur un pied d’égalité : il n’y avait pas de président fixe et aucun membre n’y avait plus d’autorité qu’un autre.
Les décisions d’un collège de magistrats faisaient suite à un débat entre ses membres, et en cas de désaccord ils avaient recours au vote : la décision de la majorité les liait tous. La mise en place de ces collèges visait à empêcher quiconque d’acquérir une influence trop grande.

Le plus important des collèges de magistrats était le Conseil des Cinq Cents qui préparait et faisait exécuter les décisions prises par l’Assemblée. Il jouait aussi un rôle central dans la surveillance des sanctuaires et la célébration de nombreuses fêtes religieuses auxquelles participaient activement tous les Athéniens. Le Conseil avait aussi autorité sur toutes les questions relatives à la politique étrangère et la défense du territoire.

Des temps plus anciens subsistait un autre collège composé d’anciens magistrats ayant passés l’âge de trente ans, appelé l’Aréopage. Sa fonction principale était de juger les homicides. La moyenne d’âge de ses membres étant plus élevée que dans les autres collèges, l’Aéropage remplissait le plus souvent des fonctions consultatives et administratives en soutien aux autres organes de l’Etat.
Même après leur entrée en fonction, les magistrats devaient se soumettre régulièrement à un contrôle de leur administration. Tout citoyen pouvait à n’importe quel moment mettre un magistrat en accusation devant le tribunal du Peuple.
En outre, tout magistrat ou toute personne ayant exercé une charge publique ou géré des fonds publics avait l’obligation de se soumettre à une reddition de comptes. Cette obligation visait tout particulièrement les 500 membres du Conseil et les quelques 700 magistrats tant élus que tirés au sort.
Lorsque les magistrats quittaient leur fonction, ils devaient rendre leurs comptes à un autre collège de dix auditeurs assistés de dix avocats publics, tous tirés au sort parmi les membres du Conseil. Les magistrats étaient convoqués devant une cour de 501 jurés que présidaient les auditeurs. Les avocats publics se portaient accusateurs en se fondant sur les audits recueillis.

N’importe quel citoyen pouvait également venir accuser le magistrat ainsi audité. L’accusation devait dénoncer soit un détournement de fonds, soit un fait de corruption, soit encore une infraction financière mineure.
Après la plaidoirie du défendeur, le jury votait une sanction qui se limitait le plus souvent à une amende proportionnelle à l’importance de la faute commise, mais dans les cas les plus graves la sanction pouvait aller jusqu’à la peine de mort.

7- Les dirigeants politiques

A Athènes, les décisions se prenaient collectivement à l’Assemblée, au Conseil ou au sein des tribunaux. Mais les questions et propositions qui menaient à une décision politique devaient d’abord être portées devant les nomothètes par un citoyen athénien ordinaire et agissant individuellement. Celui-ci ne pouvait s’adresser au peuple réuni qu’à la condition de n’avoir pas été reconnu coupable d’infraction à la loi militaire, de maltraitance à l’égard de ses parents, d’avoir dilapidé son patrimoine ou encore de s’être prostitué.

Aucune loi n’exigeait que les citoyens s’adressent à leurs concitoyens, même si l’idéologie démocratique considérait comme un devoir moral de le faire de temps en temps. La réalité était cependant bien loin de cet idéal : l’arène politique était en fait dominée par une petite minorité, et la majorité ne montait jamais à la tribune des orateurs.

A cet égard, les citoyens athéniens pouvaient se diviser en trois groupes. D’abord les passifs qui ne se rendaient pas à l’Assemblée ni ne se portaient volontaires pour être magistrats. En second lieu, la masse de ceux qui participaient à l’Assemblée, servaient comme nomothètes et comme jurés, mais se contentaient d’écouter et de voter sans mêler leur voix à la discussion. Enfin, il y avait le groupe beaucoup plus restreint des citoyens capables d’initiative, qui prenaient la parole et proposaient des motions. Et même parmi ceux-ci, la majorité ne prenaient qu’occasionnellement leurs responsabilités pour prendre une initiative. Seule une minorité de ce dernier groupe constituait les citoyens réellement actifs dans la vie politique comme orateurs à l’Assemblée ou législateurs et instigateurs de poursuites judiciaires. Ce sont eux qu’on appelait les « hommes politiques » à Athènes.

Au IVe siècle, le cercle des dirigeants politiques était restreint non seulement parce qu’ils se recrutaient pour la plupart parmi les nantis, mais aussi par un besoin croissant d’un certain professionnalisme. Il fut donc de plus en plus difficile tant pour un citoyen ordinaire que pour les stratèges et orateurs de s’imposer dans l’arène politique. Occuper la tribune de l’Assemblée ou introduire une poursuite devant un tribunal du peuple exigeait une éloquence toujours plus grande et une formation rhétorique telle qu’elle était réservée aux professionnels nantis.
Néanmoins, aucune indication ne permet d’affirmer qu’une élite de dirigeants professionnels ait pu se constituer dans l’Athènes démocratique. Professionnalisme et démocratie étaient tenus pour fondamentalement contradictoires. Tout y était fortement institutionnalisé. L’initiative prise par un citoyen devait faire l’objet d’un examen préalable par un collège de magistrats et devait ensuite être débattue dans une assemblée qui décidait par un vote.
De plus, un des fondements de la démocratie résidait justement dans le fait qu’elle garantissait l’absence de professionnalisme dans l’administration en exigeant que la plupart des magistrats fussent tirés au sort, pour une seule année non renouvelable.

La démocratie d’assemblée reposait sur le principe du volontariat, du citoyen qui votait au dirigeant qui prenait des initiatives, en passant par le magistrat qui administrait. Mais il y avait un risque que des gens indésirables saisissent une opportunité politique pour promouvoir leurs propres intérêts plutôt que ceux du peuple. C’est pourquoi les contre-mesures étaient si remarquablement sévères. Tel était le contexte qui expliquait les innombrables poursuites politiques de cette époque.

Les dirigeants athéniens furent plus que n’importe quel autre groupe comparable dans l’histoire appelés à rendre des comptes. Etre orateur ou stratège, c’était choisir une carrière périlleuse qui menait facilement à la condamnation, voire même à l’exécution si l’on ne s’exilait pas à temps.

Pour nombre de grecs, l’activité politique était quoiqu’il en soit une bonne chose, et participer à la prise de décision une fin en soi et non un simple moyen de promotion. Il semble bien que les Athéniens aient tiré un réel plaisir à ce jeu des procédures compliquées telles que le tirage au sort et le vote.

Nul doute que la motivation était assez grande pour que les Athéniens participent activement à la vie politique. Cela ne dispensait pas de prévoir quelques stimulations, car, malgré le travail des esclaves et des métèques, beaucoup de citoyens athéniens étaient trop pauvres pour pouvoir se consacrer à la politique pendant une bonne partie de leur temps de travail sans une compensation suffisante. D’où le paiement pour la présence aux différentes assemblées et les distinctions honorifiques pour les citoyens les plus entreprenants.

Alors que le problème du travail servile comme condition nécessaire à la démocratie ait été depuis longtemps un sujet de débat, le travail des femmes n’a jamais été étudié dans ce contexte. Or, dans les sociétés agraires du monde méditerranéen, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, une bonne part du travail a été laissée aux femmes. Seul le labourage semble avoir été réservé aux hommes. Il n’est pas interdit de penser que c’est le travail des femmes plus encore que celui des esclaves qui a permis aux citoyens d’Athènes d’être si impliqués dans le fonctionnement de leurs institutions politiques.

Enfin, il est utile de rappeler qu’Athènes ne connut aucune crise politique interne majeure durant le IVe siècle av. J.C. La fin de la démocratie n’a été précipitée en 322/1 qu’après la conquête d’Athènes par les Macédoniens.
L’oligarchie qui prit le pouvoir ensuite, institua un régime politique censitaire dans lequel, seuls les nantis pouvaient encore participer aux assemblées où se prenaient les décisions. En excluant l’athénien moyen et pauvre de tout pouvoir décisionnaire, les nouveaux dirigeants athéniens supprimèrent de facto un des fondements de la démocratie directe qui voulait que tous les citoyens, quels que soient leurs revenus, puissent bénéficier de tous les droits civiques et politiques.