Principes du gouvernement représentatif

Principes du gouvernement représentatif

de Bernard Manin

I. DÉMOCRATIE DIRECTE ET REPRÉSENTATION : LA DÉSIGNATION DES GOUVERNANTS A ATHÈNES

Le gouvernement représentatif n’accorde aucun rôle institutionnel au peuple assemblé. C’est par là qu’il se distingue le plus visiblement de la démocratie athénienne qui s’est perpétré du Ve au IIIe siècle avant J.C.
Dans la démocratie athénienne, l’Assemblée du peuple organe central du pouvoir politique ne détenait pas tous les pouvoirs. Certaines fonctions importantes étaient remplies par des magistrats élus. Mais surtout, la plupart des tâches que n’exerçait pas l’Assemblée étaient confiées à des citoyens sélectionnés par tirage au sort.

Jamais, en revanche, aucun régime représentatif établi en occident ces deux derniers siècles n’a attribué par le sort la moindre parcelle de pouvoir politique.
La démocratie athénienne quant à elle confiait à des citoyens tirés au sort la plupart des fonctions que n’exerçait pas l’Assemblée du peuple. Ce principe s’appliquait tout d’abord aux magistratures proprement dites. Sur les quelques 700 postes de magistrats que comptait l’administration athénienne, 600 environ étaient pourvus par tirage au sort. Les magistratures attribuées par le sort étaient en général collégiales. Les charges duraient un an. Un citoyen ne pouvait pas exercer plus d’une fois la même magistrature. Tous les citoyens âgés de plus de 30 ans (+/- 20.000 personnes au IVe siècle avant J.C.) et qui n’étaient pas sous le coup d’une peine de privation des droits civiques, pouvaient accéder, s’il le souhaitait, à ces magistratures. Ceux dont les noms avaient été tirés au sort étaient soumis à une épreuve purement formelle où était vérifié s’ils présentaient les qualifications légales pour devenir magistrats. Cette épreuve visait entre autres à savoir s’ils se conduisaient bien envers leurs parents et s’étaient acquittés de leurs obligations fiscales et militaires. L’interrogatoire comportait aussi une dimension politique : un individu connu pour ses sympathies oligarchiques pouvait être rejeté.

Le système athénien offrait cependant certaines protections contre des magistrats que le peuple jugeait mauvais ou incompétents. Tout d’abord, les magistrats étaient soumis à la surveillance constante de l’Assemblée et des tribunaux. Non seulement ils devaient rendre des comptes à leur sortie de charge, mais pendant la durée de leur mandat, n’importe quel citoyen pouvait à tout moment déposer une accusation contre eux et demander leur suspension. Si la censure était votée, le magistrat était immédiatement suspendu et son cas déféré devant les tribunaux. La combinaison du volontariat et de l’anticipation des risques encourus entraînait de fait une sélection spontanée des magistrats potentiels. Ceux qui ne se sentaient pas aptes à s’acquitter d’une charge avec succès pouvaient parfaitement éviter d’être sélectionnés, ils avaient même de fortes incitations à le faire.

Dans le cas des magistratures électives, en revanche, c’était le jugement des autres qui ouvrait l’accès aux fonctions publiques. Tout citoyen âgé de 30 ans ou plus pouvait se porter candidat à un poste électif. Quoique les charges électives fussent annuelles comme les autres, on pouvait être réélu au même poste plusieurs années de suite et sans limite de temps. Les postes électifs étaient aussi les plus importants : la conduite de la guerre et celle des finances déterminaient plus que toute autre le destin de la cité. C’étaient donc aussi à ce niveau que se rencontraient les personnalités éminentes.
Les magistrats en général, qu’ils fussent élus ou tirés au sort, n’exerçaient pas un pouvoir politique majeur : ils étaient avant tout des administrateurs et des exécutants. Les choix politiques décisifs étaient dévolus à l’Assemblée et aux tribunaux. Le pouvoir de faire des propositions, de prendre une initiative n’était le privilège d’aucune institution. Il appartenait en principe à n’importe quel citoyen désirant l’exercer lors de l’Assemblée (+/- 6.000 personnes présentes en moyenne). Un processus d’auto-sélection limitait en pratique le nombre de ceux qui prenaient des initiatives. Mais le principe que n’importe qui, s’il le souhaitait, avait une égale possibilité de soumettre une proposition à ses concitoyens et, plus largement, de prendre la parole devant eux constituait un des idéaux suprêmes de la démocratie.

Pour bien comprendre le lien que les athéniens établissaient entre le tirage au sort et la démocratie, il faut tout d’abord faire intervenir un principe capital de la culture grecque : le principe de la rotation des charges. Le principe cardinal de la démocratie n’était pas que le peuple devait être à la fois gouverné et gouvernant, mais que tout citoyen devait pouvoir occuper tour à tour l’une ou l’autre position.
En second lieu, la combinaison de la rotation et du tirage au sort procédait d’une profonde défiance à l’égard du professionnalisme. L’absence d’experts au sein des instances gouvernementales ou, en tout cas, leur rôle limité visaient à préserver le pouvoir politique des simples citoyens. On supposait en effet que si des professionnels intervenaient dans le gouvernement, ils y exerceraient de fait une influence dominante. Les athéniens avaient l’intuition que dans une structure d’action collective, la détention par certains acteurs d’un savoir ou d’une compétence que les autres ne possèdent pas constitue par elle-même une source de pouvoir et qu’elle confère à ceux qui sont compétents un avantage sur ceux qui ne le sont pas. Dans le cas des tribunaux, la désignation de tous les juges par tirage au sort et la complète absence de professionnels, visait à garantir que dans le jugement des procès, la voix des experts ne l’emporterait pas sur celle des simples citoyens.

Que les gouvernements représentatifs n’aient jamais attribué par le sort aucun pouvoir politique montre que la différence entre les systèmes représentatifs et la démocratie dite directe tient au mode de sélection des organes gouvernants plutôt qu’au nombre limité de leurs membres.

II. LE TRIOMPHE DE L’ÉLECTION

Avant l’établissement du gouvernement représentatif, la plupart des régimes qui avaient consacré une certaine participation des citoyens au pouvoir, avaient fait un usage politique du tirage au sort dans des proportions et sous des formes diverses. Le sort jouait un rôle, il est vrai très limité, dans les assemblées (comices) du peuple romain. Les républiques Italiennes du Moyen âge et de la Renaissance sélectionnaient souvent leurs magistrats par tirage au sort. Quand bien même les nouveaux gouvernements représentatifs (États-Unis, France) se proclamaient des républiques, ils innovaient donc par rapport à la tradition républicaine en n’accordant aucune place au sort.

1. Le tirage au sort et l’élection dans la tradition républicaine : les leçons de l’histoire

ROME

Au IIe siècle avant J.C. le gouvernement de Rome combinait des traits monarchiques, aristocratiques et démocratiques. Les consuls et les magistrats en général en constituaient l’élément monarchique, le Sénat l’élément aristocratique et les Assemblées du peuple (les comices) l’élément démocratique.
Les historiens caractérisent aujourd’hui le système politique romain comme une république censitaire. Les citoyens romains étaient répartis selon une hiérarchie d’ordres et de classes. La fortune n’était pas le critère exclusif en fonction duquel les censeurs assignaient à chaque citoyen sa place dans cette hiérarchie lors du recensement. Des considérations d’ordre physique (pour des raisons militaires), moral et social intervenaient aussi dans le census, mais la richesse jouait un rôle primordial. Cette hiérarchie censitaire déterminait les degrés de la participation au pouvoir.

Même si les citoyens les plus pauvres avaient le droit de vote, leur voix ne pesait pas du même poids que celle des riches au sein des Assemblées du peuple à cause du système de vote par groupe. Les unités dont les voix étaient comptées dans le résultat final n’étaient pas directement les individus, mais les groupes dont ceux-ci étaient membres. Le vote de chaque groupe résultait évidemment de la répartition des voix individuelles en son sein, mais chaque unité collective de vote pesait d’un poids égal pour la décision. Elle n’avait qu’une voix, quelle que fût sa taille. Les unités dont les voix faisaient le résultat étaient les centuries (subdivisions militaires et fiscales) et les tribus (subdivisions territoriales). L’avantage des classes possédantes était particulièrement net dans les centuries, car les centuries des classes inférieures comptaient un nombre de citoyens plus grand que celles des classes supérieures.
D’autre part, les magistratures étaient de droit réservées aux catégories supérieures de l’ordre censitaire. Il fallait appartenir à l’ordre des chevaliers pour exercer quelque magistrature que ce soit et, comme les sénateurs devaient être d’anciens magistrats, le Sénat aussi était réservé à l’ordre équestre. A Rome donc, le peuple élisait ses magistrats, mais n’exerçait aucune magistrature.

Le peuple via l’Assemblée votait aussi les lois et jugeait certains procès, mais l’initiative appartenait exclusivement aux magistrats. Une Assemblée du peuple ne pouvait être mise en mouvement que par le magistrat responsable de l’acte. Le régime romain comportait ainsi un élément de démocratie directe, mais l’initiative n’appartenait pas au « premier venu ».
Le sort quant à lui ne servait qu’à déterminer quelle Assemblée du peuple (comice) voterait en premier ou quel vote serait dépouillé d’abord au niveau des centuries et des tribus. Dans les comices des centuries, celle qui était tirée la première était connue sous le nom de « centurie prérogative ». Le tirage au sort de la centurie prérogative faisait apparaître le résultat de son vote comme un présage et une indication des dieux. Ce vote inaugural était considéré non pas seulement comme un signe annonçant ou préfigurant objectivement le résultat final, mais aussi comme une injonction que la religion prescrivait de suivre. La décision de la centurie prérogative exerçait ainsi un effet d’entraînement sur les votes suivants.
Si les centuries des classes supérieures avaient suivi l’indication des dieux manifestée par le vote de la centurie prérogative, comme il arrivait le plus souvent, les unités du bas de la hiérarchie censitaire ne votaient pas. Mais le fait que le résultat final apparaisse ainsi comme la conséquence d’un phénomène neutre et d’un signe venant de l’au-delà facilitait son acceptation par ceux qui n’avaient pas participé au scrutin.

Pour les votes législatifs et judiciaires dans les comices des tribus, le tirage au sort exerçait les mêmes effets que dans les comices des centuries : la valeur religieuses et la neutralité du sort favorisaient l’agrégation des voix autour du premier vote et facilitaient d’autre part l’acceptation du résultat par les tribus qui n’avaient pas été appelées à voter.
Ainsi, à la différence des Athéniens, les Romains n’utilisaient pas le sort pour ses propriétés égalitaires. Le sort avait surtout pour effet d’agréger les voix et de favoriser la cohésion politique, à la fois au sein des classes possédantes et dans le peuple tout entier, du fait de sa neutralité et de l’interprétation religieuse qu’on en donnait.

LES RÉPUBLIQUES ITALIENNES

Les premières communes italiennes qui se constituèrent aux XIe et XIIe siècles employaient le tirage au sort pour désigner leurs magistrats. Dans les cités italiennes, la propriété essentielle du sort semble avoir été qu’il déplaçait la distribution des charges vers une instance externe, et donc neutre par rapport aux factions en présence. D’un côté, un résultat obtenu par le sort était plus acceptable pour les factions rivales, car on ne pouvait douter de l’impartialité du mécanisme. D’autre part, la décision ayant été confiée à une entité hors de la portée des hommes, toute tentative d’influencer le résultat devenait vaine, empêchant ainsi les déchirements qu’entraînent la concurrence électorale ouverte.

FLORENCE

On peut schématiquement distinguer deux périodes républicaines à Florence : la première s’étend de 1328 à 1434, et la seconde de 1494 à 1512 avec un bref retour de 1527 à 1530. Durant ces périodes, pour lutter contre les tensions induites par les factions, la sélection des magistrats comportait d’abord un scrutin d’approbation. Les noms des candidats qui obtenaient un nombre de voix favorables supérieur à un seuil fixé étaient mis dans des sacs dont on tirait ensuite au hasard les noms de ceux qui accéderaient aux magistratures.
D’autre part, plusieurs dispositions garantissaient la rotation des charges en interdisant qu’une même fonction soit attribuée plusieurs fois de suite à la même personne ou aux membres d’une même famille pendant une période donnée. On retrouvait ainsi dans la république florentine la combinaison du tirage au sort et de la rotation qui caractérisait la démocratie athénienne.

VENISE

Venise aussi employait le tirage au sort dans un système de désignation des magistrats extraordinairement complexe et subtil. Très schématiquement, on peut dire qu’il n’intervenait que pour sélectionner les membres des comités qui proposaient des candidats au Grand Conseil, sorte de « corps des citoyens » où se retrouvait l’essentiel de la noblesse vénitienne. Les comités étaient désignés selon une procédure à étapes multiples, qui combinait tirage au sort et élection.
Le tirage au sort n’était donc pas employé comme à Florence pour sélectionner les magistrats eux-mêmes. Les membres des comités proposaient plusieurs noms pour chaque charge à pourvoir. Les noms proposés étaient ensuite immédiatement soumis au vote du Grand Conseil. Pour chaque magistrature, c’était le candidat qui avait obtenu le plus de voix qui était désigné. Le système tout entier reposait ainsi principalement sur l’élection, à la fois parce que les candidats étaient finalement élus par le Grand Conseil, mais aussi parce que les noms des candidats proposés étaient ceux qui avaient recueilli le plus de voix au sein du comité de présélection.
La sélection par tirage au sort du comité chargé de proposer les candidats, l’immédiateté de la publication des noms et du vote avaient explicitement pour but d’empêcher les candidats de faire campagne avec des discours qui auraient pu enflammer les factions.

2. La théorie politique de l’élection et du tirage au sort aux XVIIe et XVIIIe siècles

Les écrivains politiques de grand renom Harrington, Montesquieu et Rousseau ont, chacun selon son point de vue, répété la même thèse : l’élection est de nature aristocratique, alors que le tirage au sort est la procédure de sélection démocratique.

Il ne fut néanmoins jamais question de désignation des gouvernements par le sort pendant les révolutions américaine et française bien que les pères fondateurs proclamèrent solennellement leur attachement à l’égalité des droits publics entre les citoyens. L’extension du droit de suffrage fit l’objet de débats, mais on décida sans la moindre hésitation, de ce côté-ci de l’Atlantique comme de l’autre, d’établir au sein du corps des citoyens dotés de droits politiques le règne sans partage d’un mode de sélection réputé aristocratique.
3. Le triomphe de l’élection : consentir au pouvoir plutôt qu’y accéder
Au regard de la tradition républicaine et des réflexions auxquelles elle avait donné lieu, il est étonnant que les fondateurs des régimes représentatifs ne cherchèrent pas de quelles institutions complémentaires on pouvait entourer le sort pour en corriger les effets manifestement indésirables.

Il y avait sans doute une représentation des mérites du sort et de l’élection qui paraissaient considérablement différents et inégaux : le principe que toute autorité légitime dérive du consentement de ceux sur qui elle est exercée ou, en d’autres termes, que les individus ne sont obligés que par ce à quoi ils ont consenti. Les trois révolutions modernes se sont faites au nom de ce principe.
A partir du moment où la source de pouvoir et le fondement de l’obligation politique étaient ainsi placés dans le consentement ou la volonté des gouvernés , le tirage au sort et l’élection apparaissaient sous un jour nouveau. Quels que soient par ailleurs ses mérites et ses propriétés, le tirage au sort présente en effet ce caractère incontestable qu’il ne fait pas intervenir la volonté humaine et ne peut pas passer pour une expression du consentement.
Le sort n’est pas en lui-même une procédure de légitimation du pouvoir, mais seulement une procédure de sélection des autorités et de répartition des charges. L’élection au contraire accomplit deux choses à la fois : elle sélectionne les titulaires de charges, mais en même temps elle légitime leur pouvoir et crée chez les électeurs un sentiment d’obligation et d’engagement envers ceux qu’ils ont désignés.

Il y a lieu de penser que c’est cette conception du fondement de la légitimité et de l’obligation politique qui a entraîné l’éclipse du tirage au sort et le triomphe de l’élection.

III. LE PRINCIPE DE DISTINCTION

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, les fondateurs des gouvernements représentatifs, aristocrates anglais, propriétaires fonciers américains et hommes de loi français, étaient disposés à accepter que la répartition des fonctions publiques ne fût peut-être pas la plus égalitaire possible. Mais ils s’efforcèrent aussi de faire en sorte que les élus soient d’un rang social plus élevé que leurs électeurs, qu’ils se situent plus haut que ceux dont ils tenaient leur pouvoir dans l’échelle de la fortune et celle plus difficilement saisissable des talents et de la vertu.
La condition sociale des électeurs était différente dans chacun des trois pays où le régime représentatif fut d’abord établi : le droit de voter était beaucoup plus restreint, par exemple, en Angleterre qu’aux Etats-Unis ou dans la France de la Révolution. Mais à quelque niveau que fût fixé le seuil (ou le cens) donnant accès à l’électorat, on chercha à obtenir que les élus fussent d’un statut plus élevé, même si celui-ci était tout relatif.

Le gouvernement représentatif a été institué avec la claire conscience que les représentants élus seraient et devaient être des citoyens distingués, socialement distincts de ceux qui les élisaient.

IV. UNE ARISTOCRATIE DÉMOCRATIQUE

Tout au long des XIXe et XXe siècles, le droit de suffrage fut progressivement étendu dans les régimes représentatifs et le cens d’éligibilité disparut, même dans les pays où il avait existé à l’origine, comme l’Angleterre et la France. Ces deux transformations donnèrent une puissante impulsion à la croyance que le gouvernement représentatif se muait peu à peu en démocratie. Le droit pour tous de choisir librement les gouvernants sans être contraints par la loi à les prendre dans certaines catégories de la population, constituait manifestement un progrès de l’égalité politique et de la démocratie pour les théoriciens et les acteurs politiques de l’époque.

Il faut cependant admettre que certains caractères intrinsèques à la méthode élective comportent de fait une dimension inégalitaire et conduisent à la sélection de gouvernants supérieurs à leurs électeurs.
Elire c’est choisir. On peut considérer que la dimension de choix est inhérente au concept d’élection tel qu’il est entendu aujourd’hui dans les gouvernements représentatifs. Dans une situation de choix, il faut aux électeurs au moins un motif de préférer un individu à un autre. Si les candidats ne se distinguent pas les uns des autres, les électeurs sont simplement indifférents et ne peuvent choisir entre eux. Pour être élu, un candidat doit donc présenter au moins une qualité, objet d’une appréciation favorable parmi ses concitoyens et que les autres ne possèdent pas, ou ne possèdent pas au même degré.
De même, celui qui souhaite accéder aux charges se demande, avant de se déclarer candidat, s’il possède un trait positivement apprécié par ses concitoyens et qui le distingue de tout autre concurrent possible. La contrainte de distinction imposée par la procédure élective est ainsi intériorisée et anticipée par les candidats potentiels qui pensent qu’ils peuvent être perçus comme supérieurs à leurs concitoyens et, partant, à leurs électeurs, puisque l’ensemble des candidats potentiels n’est autre que l’e,semble des électeurs. Et, par voie de conséquence, les électeurs vont choisir le candidat qu’ils jugent supérieur aux autres.

Parce que l’élection est un choix, elle comporte ainsi très clairement une dynamique interne qui fait obstacle à la désignation de citoyens semblables aux autres.

V. LE JUGEMENT PUBLIC

L’objectif des fondateurs des gouvernements représentatifs n’était pas d’établir un régime dans lequel la volonté populaire gouvernerait. Mais ils ne concevaient pas non plus la représentation comme un système où les décisions des représentants n’auraient aucun lien avec les préférences des électeurs.

Le dispositif institutionnel du gouvernement représentatif laisse néanmoins aux gouvernants une certaine autonomie de décision vis-à-vis de la volonté de leurs électeurs. Les régimes représentatifs n’admettent en effet pas, ou même interdisent explicitement, deux institutions qui priveraient les représentants de toute indépendance : les mandats impératifs et la révocabilité permanente des élus.
Il existe toute fois un dispositif central qui confère aux électeurs une influence sur le contenu des décisions prises par les représentants : le caractère répété des élections. La répétition de l’élection est même, en fait, un des facteurs décisifs qui poussent les gouvernants à tenir compte de l’opinion publique dans leurs décisions.

Par son jugement rétrospectif, le peuple dispose d’un pouvoir authentiquement souverain. Son verdict sur la politique suivie est sans appel. C’est là le versant purement démocratique de l’élection. Chaque élection est aussi un choix pour l‘avenir, puisqu’il s’agit de désigner ceux qui gouverneront demain. Mais dans ce versant prospectif, l’élection n’est pas démocratique, car les gouvernés ne peuvent pas contraindre les gouvernants à mettre en œuvre la politique pour laquelle ils les ont élus.
On retrouve ainsi la combinaison en un seul et même acte d’une dimension démocratique et d’une dimension non démocratique qui caractérise aussi l’élection envisagée comme procédure de sélection des personnes.

VI. METAMORPHOSES DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF

La représentation semble connaître aujourd’hui une crise dans les pays occidentaux. Depuis des décennies, elle semblait se fonder sur une relation de confiance puissante et stable entre les électeurs et les partis politiques, la grande majorité des électeurs s’identifiant à un parti et lui demeurait fidèle. Chaque parti proposait aux électeurs un programme détaillé de mesures qu’il s’engageait à mettre en œuvre s’il accédait au pouvoir.
A présent, la stratégie électorale des candidats et des partis repose sur la construction d’images assez vagues, dans lesquelles la personnalité des leaders politiques occupe une place prééminente, plutôt que sur la promesse de politiques déterminées. Enfin, la scène publique est dominée par un ensemble de journalistes, d’experts en communication et de spécialistes des sondages dans lequel on a peine à voir un reflet représentatif de la société. L’écart semble s’accroître entre le gouvernement et la société, entre les représentants et les représentés.

Nous assistons aujourd’hui, non pas à une crise du gouvernement représentatif, mais seulement à un changement du type d’élites sélectionné. Les élections continuent de désigner des individus possédant des caractères distincts que les autres n’ont pas, et conservent ainsi le caractère élitiste qu’elles ont toujours eu. On assiste simplement à l’ascension d’une élite d’un type nouveau et le déclin relatif d’une autre.

CONCLUSION

Conçu en opposition explicite avec la démocratie, le gouvernement représentatif passe aujourd’hui pour l’une de ses formes. Le dispositif institutionnel réglant la désignation des représentants par les citoyens et l’influence de la volonté populaire sur les décisions gouvernementales n’a pas changé depuis l’origine du gouvernement représentatif.
Il est à tout le moins incertain que l’histoire est allée dans le sens d’un rapprochement entre gouvernants et gouvernés et d’un plus grand contrôle de ceux-ci sur ceux-là. On n’hésite pas cependant à décrire les régimes représentatifs contemporains comme des démocraties représentatives.
Les pères fondateurs, en revanche, avaient une conscience aiguë de la différence énorme entre le gouvernement représentatif et le gouvernement par ce qui constituait alors le peuple. Le paradoxe subsiste donc : sans avoir évolué de façon manifeste et indubitable, le rapport entre représentants et représentés est maintenant perçu comme démocratique, alors qu’il fut conçu en opposition avec la démocratie ! Cet écart entre la conception originelle et la perception contemporaine tient pour une part à la nature du gouvernement représentatif qui comporte bien, en réalité, des éléments démocratiques. Mais sa dimension oligarchique est tout aussi incontestable. Le gouvernement représentatif se caractérise ainsi par la combinaison de propriétés démocratiques et non démocratiques.

L’absence de mandats impératifs ou de promesses légalement contraignantes et le fait que les élus ne sont pas révocables à tout moment donnent aux représentants une certaine indépendance vis-à-vis de leurs électeurs. Cette indépendance marque l’écart entre le régime représentatif et le gouvernement indirect par le peuple. Mais inversement, la liberté d’expression et de manifestation des opinions politiques empêche que les représentants, une fois élus, se substituent aux représentés et ne deviennent les seuls acteurs du jeu politique.

La désignation des gouvernants par élection au suffrage universel et sans conditions d’éligibilité combine plus étroitement encore les dimensions démocratique et non démocratique. Si l’on considère les citoyens en tant que candidats potentiels aux charges, l’élection apparaît comme une procédure inégalitaire et non démocratique, car contrairement au sort elle ne donne pas à n’importe qui le souhaitant une chance égale d’accéder aux fonctions publiques. L’élection est même une procédure aristocratique ou oligarchique en ce qu’elle réserve les charges à des individus éminents que leurs concitoyens jugent supérieurs aux autres. La procédure élective fait obstacle au désir démocratique que les gouvernants soient des individus comme les autres, proches des gouvernés par leurs caractères, leur mode de vie et leurs préoccupations.
Toutefois, si l’on envisage les citoyens, non plus en tant que gouvernants potentiels et objets possibles du choix des autres, mais en tant que sujets du choix et titulaires du droit de conférer les charges, l’élection apparaît sous un jour différent. Elle présente alors son visage démocratique, car tous les citoyens ont l’égale possibilité de choisir les gouvernants (et de les renvoyer).
Autrement dit, l’élection sélectionne nécessairement des élites, mais il appartient aux citoyens ordinaires de définir ce qui constitue une élite et qui y appartient.